Le maletilla

1459818_1511615412430108_4503483039899861816_nPablo tend désespérément son pouce à chaque voiture qui le frôle dangereusement ! La nuit commence à tomber, le froid engourdit ses mains et son visage rougi par la bise d’automne lui fait horriblement mal. Voilà déjà trois jours qu’il a quitté la banlieue de Madrid pour rejoindre le pueblo de Santa Cruz de la Sierra en Extremadura. Seulement deux voitures se sont arrêtées pour alléger son voyage et encore la deuxième que pour quelques kilomètres. Depuis il marche sur cette grande route de la Sierra, infiniment droite, au paysage d’une aridité monotone. Il ne sait même plus à quand remonte son dernier repas et sa gourde est presque vide. Pablo ne s’en inquiète pas pour autant, il marche vers son destin ! Cette fois ci il en est sûr, c’est sa dernière capea ! Antoñio, le vieux coiffeur de la calle Santa Ana à Madrid le lui a assuré. « Tu verras petit, là bas y’aura mon beau frère Rafael, c’est un ancien peon de Paco Camino, il connaît beaucoup de monde. Je l’ai appelé et il va te présenter à un Impresa très connu. Si tu es bon samedi, il te fera rentrer en novillada rapidement. » Ces paroles, il se les répète dans sa tête pour avancer avec courage dans cette nuit glaciale. Ereinté, il s’effondre de fatigue dans un fossé et seulement recouvert de sa vieille muleta usée, plonge dans un sommeil profond.

Le panneau ‘Santa Cruz de la Sierra’ ! Pablo arrive enfin, épuisé mais heureux. S’arrêtant un instant à l’entrée du pueblo, il sort de sa poche le papier froissé où est notée l’adresse de Rafaël. Un vieux village sans âme, aux rues mal pavées et aux façades décrépies. La porte de la maison de Rafael est fermée. Un voisin lui crie depuis une fenêtre  d’en face qu’il n’a pas vu le vieil homme depuis des semaines ! Pablo se sent seul, décontenancé par la nouvelle. Tout ce chemin pour rien. Cinq années d’errance à travers l’Espagne en rêvant de gloire et en vivant dans la misère. Il décide de se rendre aux arènes voir s’il peut se faire engager pour cette Capea. C’est sur la place du village que sont installées des arènes portatives. Enfin, si l’on peut appeler ça ainsi! Un montage de bric et de broc où se mêlent vieilles planches et remorques servants de gradin! La capea commence dans une heure et Pablo se rapproche d’un groupe de maletillas. La discussion semble animée, le plus âgé du groupe gesticule avec colère. Il dit avoir vu les toros. « Des monstres de huit ans avec des cornes comme des couteaux de boucher! » Lui ne veut pas risquer sa vie pour quelques euros et conseille aux plus jeunes de l’imiter. Son discours glace le sang, mais Pablo n’en a que faire. C’est mon jour, se persuade t-il avec courage.

Lorsque le premier toro sort, Pablo accuse le coup. Le vieux maletilla n’avait pas menti. Un monstre haut comme trois étages,aux cornes en porte manteau et bavant de haine. Déchainé, le public imbibé par l’alcool de trois jours de fête, se met à hurler après les apprentis toreros qui restent agglutinés derrière un burladero. Pablo s’avance l’air hagard, poussé tel un automate par la voix de son destin. Surtout ne pas reculer! Faire face a l’animal et ne pas douter. Une sueur quasi glaciale enveloppe son corps et  ses mains tremblent en  agrippant son vieux capote. « Hey toro, Hey »! Le monstre de muscle le fixe maintenant à quelques mètres… Pablo agite encore sa cape qu’il trouve soudain infiniment petite… Le choc est  violent et le jeune garçon retombe lourdement sur le pavé noirâtre  de l’arène de fortune. Un long silence a envahi la place du village et même les ivrognes se figent de stupeur.Pablo fixe le ciel et son bleu immaculé… Il sent  une terrible chaleur envahir son ventre. Ses copains de fortune l’évacuent  sans trop savoir où aller. C’est sur une table du bistrot le plus proche que Pablo se retrouve allongé. On lui porte de l’eau et une serviette est glissée sous sa nuque. »Ne t’inquiète pas, un médecin a été appelé » lui glisse un des maletilla présent. Pablo a peur! Sa main se crispe sur son ventre déchiré et la douleur envahit son corps. Ses lèvres desséchées balbutient des ‘maman’ sans qu’aucun son ne trouble le silence du bar… »Maman »… Cette mère qu’il n’a plus vu depuis si longtemps et dont il rêverait tenir la main comme un enfant lorsqu’il est  malade. Pablo fixe maintenant le plafond décrépi aux poutres noircies par les années. Son esprit s’évade… Il se sent presque bien… Son corps lui parait si loin… Fermer les yeux et rejoindre le paradis des Toreros…

Pablo s’en est allé et l’alcade de Santa Cruz de la Sierra a pris la décision de supprimer les Capea dans son village.—Michel Bouisseren

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