Vingt minutes pour une vie…

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La porte de la cage s’ouvre soudainement et Camacho s’engouffre dans le tunnel, devinant au loin une lumière éclatante !
Voilà des heures qu’il est enfermé dans cette prison sombre et étroite. Il est furieux, lui, l’animal roi, le fauve de la Marisma. Le matin, il a débarqué d’un camion avec ses frères dans un enclos de béton. Au dessus de lui des hommes parlent fort, le pointent du doigt avec un regard de terreur. Puis on le pousse avec une lance vers des couloirs et encore des couloirs vers cette cage où il ne peut même pas bouger. Le bruit cesse, les hommes ont disparu, il est seul ! La colère et le stress se mêlent à l’incompréhension ! Que se passe t il ? Cinq printemps plus tôt, au cœur de la Marisma, Camacho voit le jour. Sa mère, une vache au regard sombre et à la corne gauche cassée, accompagne ses premiers pas hésitants. Lui ne sait pas qu’elle a été retenue par le ganadero pour sa bravoure en tentadero. Mais Camacho est fier car sa mère est respectée des autres vaches et aucune ne s’aventure à brouter son coin d’herbe. Son père, il ne l’a aperçu qu’une seule fois. Leurs regards se sont croisés et Camacho a eu peur. Ses frères ainés lui ont dit qu’il était un vrai guerrier, qu’il avait un jour combattu des hommes dans une grande ville et lorsqu’il est revenu, blessé mais en vainqueur, toutes les vaches n’ont eu d’yeux que pour lui. Les semaines passent, les chaleurs deviennent accablantes, l’herbe se raréfie et Camacho sent pousser de petites cornes. Il est turbulent, se bat souvent avec ses frères et n’écoute plus sa mère. Ce matin il a aperçu des hommes à cheval ! L’un d’eux s’est approché de lui et Camacho l’a fixé du regard sans reculer ! L’homme a souri, a noté quelque mots sur son calepin, puis est reparti. Il semblait satisfait. Le temps s’écoule avec douceur, puis l’hiver s’installe et Camacho grandit. Les arbres qui bordent le Guadalquivir se couvrent de fleurs blanches, le printemps ose les odeurs d’une nature qui s’éveille au chant des oiseaux ! Les hommes à cheval sont revenus et ont poussé Camacho et ses frères loin de leurs mères dans un très grand enclos. C’est la première rupture avec son enfance, le jeune taurillon ne reverra plus sa mère. Plus de tendresse ni de protection maternelle, c’est le grand saut vers l’inconnu ! Camacho se retourne une dernière fois, regarde au loin sa mère à la corne cassée et d’un beuglement rageur rejoint les terres de son destin. Le jeune anouble a fière allure. Il porte la tête haute et le regard sombre. Ses cornes grandissent et son caractère s’affirme. Il est craint par les autres et impose sa loi. Un jour il se battra contre un jeune toro d’un an son ainé et finira par l’écarter du troupeau après un violent combat. Mais Camacho ne sait pas qu’il est observé par les hommes à cheval qui rodent dans le Campo. L’autre jour ils l’ont même écarté des autres, le poursuivant au grand galop dans un brouhaha de poussières et de cris. Après une folle course il a fini par se retourner sur eux prêt à en découdre. Les hommes sont repartis sans combattre et Camacho s’est senti fier. Pablo le mayoral, a été le premier à repérer Camacho parmi la trentaine de taurillons. Le vieil homme a le flair, voilà presque un demi siècle qu’il est au service du ganadero. Il a vite repéré la bravoure naissante de l’animal et son envie de combat permanent. Le numéro 25 fut inscrit sur son calepin et il annonça à son retour à la finca « el 25, toro bravo ! Como su padre ! Es un toro para Las Ventas » Trois années de plus s’écouleront dans ce paradis de nature vierge, dans cette Marisma si sauvage où l’animal est roi et l’homme humble. Camacho entame son cinquième printemps. Il est beau, grand, fort et musclé. Ses longues cornes astifinas pointent au ciel avec majesté ! Le voilà depuis un mois au pienso avec cinq de ses congénères. Lorsqu’en Février l’Empresa des arènes de Madrid est venu à la ganaderia, il est resté un long moment à regarder la bête. Il a juste dit « El sorteo será difícil », puis a tapé dans la main du mayoral, l’air grave. Trois jours avant la course, le camion vert est arrivé à la finca pour charger le lot de toros. Camacho fut difficile à embarquer. Avant de disparaître dans le tunnel du corral, un dernier beuglement déchira le silence du campo. Il n’eut pas le temps cette fois de se retourner pour saluer les terres qui l’ont vues naitre et devenir roi. Pablo ne put s’empêcher d’essuyer une larme sur sa joue burinée par le soleil et les années.

Madrid, Las Ventas, 8 juin 2021, no hay billetes. 20h42…

La porte de la cage s’ouvre soudainement et Camacho s’engouffre dans le tunnel, devinant au loin une lumière éclatante …

Suerte Toro !

Michel Bouisseren

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