Et Dieu créa Morante…

Morante con puro_1

Lundi 15 Avril 2013. 17h. calle Pureza Triana(Séville)

Une douche glacée réveille un peu le corpset l esprit après un déjeuner entre amis au bar Saint Ana, face à l église de La Esperanza. Les tapas y cervezas se sont enchainées dans un rythme effréné dans la ferveur de ce quartier de Triana . Ce bario de Séville est le quartier gitan de la ville. Il est à lui seul une enclave autonome et identitaire ou le vrai flamenco s écoute chaque soir jusqu’ au bout de la nuit …                         Il est temps de se préparer pour la corrida et choisir sa plus  belle tenue, d abord par respect pour ce peuple sévillan toujours tiré à quatre épingles (il serait bon de s en inspirer dans nos arènes françaises) et puis ce soir Morante de la Puebla (torero gitan du village de Puebla del Rio) est présent au cartel. Et cela mérite de porter une cravate!

Je sors de l appartement et me dirige vers la Maestranza. Les premières chaleurs andalouses sont arrivées et le ciel est d un bleu immaculé. En traversant le pont de Triana, je ne peux m empêcher de penser à ces siècles d histoire de tauromachie sévillane, à ce pont Isabel II qui a vu tant d illustres toreros de Triana faire le chemin à pied (Cagancho, Gitanillo et le grand Belmonte). Je m arrête un instant admirer plein d émotion ce Guadalquivir qui s écoule avec lenteur jusqu’à Sanlucar, La Tore del Oro autrefois phare du port de commerce, la flèche de la cathédrale de la Giralda, et bien sur les arènes de la Maestranza , ce joyau éternel qui trône avec fierté en plein cœur du quartier de l Arenal. Que Séville est belle et romantique! Elle inspire douceur et veloutée. Elle est la fierté d un peuple que j aime passionnément. La chaleur de cette fin d après midi me tire de ma rêverie et je poursuis mon chemin, pour aller boire une « cerveza » chez Pepe Hillo.

Depuis cinq jours que la feria a débuté, on ne se régale guère dans les arènes ! Des toros mansos et faibles, un Manzanares qui a totalement raté son rendez vous sévillan, et pourtant on sent la Maestranza prête à laisser exploser sa joie!

Aujourd’hui c est Morante et au fond de moi je suis certain qu il se passera quelque chose….

Une fois de plus il y a le « no hay billetes » , les gens sont beaux , bien habillés, le soleil illumine le sable d or du « ruedo« , la musique joue le pasodoble du paseo… Suerte!

Soudain sort du toril « Galiano », un toro « herrado » de Nunez del Cuvillo et le miracle « Morante » se produit Les trois minutes qui suivent deviendront éternelles car d une intensité rarement ressentie.

Des Veroniques suaves, profondes, « por dentro« ,  et une media à vous couper le souffle! Une partie des arènes est en transe! Le maestro dessine une série de chicuelinas pieds joints sur un quite à la pique, puis pour immortaliser l instant une dernière série de Veroniques « à la ceinture ». Nous touchons à cet instant le sublime du toreo gitan, celui là même qui fait de Morante un artiste unique et controversé. Unique, car lui seul est capable de distiller avec lenteur et finesse des passes d une pureté incroyable!

Il enroule la bête dans son capote, ralentissant sa charge tout en gardant une distance infime (entre les cornes et le capote) jusqu à la sortie. Quand a la demi- Veronique, si bafouée par la plupart des toreros, elle devient avec Morante un chef d oeuvre qui vous fait vous lever et hurler de bonheur. La triptyque  « Parar, templar y mandar » prend alors toute signification.

Apres les banderilles, Galiano s éteindra petit à petit privant Morante d un triomphe assuré.Mais peu importe, l essentiel était dit ! Le « duende » ce jour là avait frappé le maestro et nous retrouvions la tauromachie des illustres gitans du Guadalquivir.

Car l essentiel et le plus profond dans l art du toreo, n est pas de voir des dizaines et des dizaines de passes ennuyeuses et souvent vulgaires, qui ne sont que la conséquence d’un manque de « poder » du torero. Le luxe de l aficion est dans le minimalisme et le créatif absolu. Le toreo gitan n est pas une science mais un art de vivre et une philosophie. Aujourd’hui, seul Morante l incarne au plus profond de son âme. Un artiste, dans le sens le plus pur du mot, ne récite pas ses gammes à la demande. Les peintres, écrivains ou musiciens ne créent pas sur commande. L inspiration devient le maitre mot de l artiste et sans elle, point d oeuvre ne se créera! Ce soir là Jose Antonio Morante Camacho, artiste des rives du Guadalquivir, avait au plus profond de son âme cette inspiration venu du ciel: « El duende »

Il est 20h40, je sors de la Maestranza rempli d une  fierté presque andalouse! Je retrouve mes amis pour une nouvelle soirée de feria! il fait encore chaud et Séville est toujours aussi belle.

Plus tard dans la nuit je traverserai à nouveau le pont de Triana pour aller écouter du « cante puro » al Clarin et en passant devant la statue de Juan Belmonte qui prône face à la Maestranza, je vis une larme qui coulait le long de son visage de bronze….

Michel Bouisseren

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