Une vie pour ça….

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Gerena ! Pueblo blanco au nord de Séville.

15h, les ruelles pavées sont désertes, les premières chaleurs du printemps assomment les maisons basses blanchies à la chaux. Dans les cafés de la place une paire d’irréductibles termine de déjeuner en commentant tout et n’importe quoi !

Ici en Andalousie profonde on commente ou l’on se tait. Pablo vient de terminer son repas, essuie son couteau sur un morceau de pain, le replie avec lenteur pendant que Maria finit de débarrasser. Le vieil homme rejoint son fauteuil face à la fenêtre, où il passera le reste de l’après midi. Le rituel est immuable et suspend le temps. Maria va secouer la toile à cirer décolorée devant la porte, salue le voisin qui rentre des champs et va rejoindre le fauteuil à coté de son mari. Leurs mains flétries par le temps se rejoignent avec tendresse. Pablo est né à Gerena, il n’en est d’ailleurs jamais sorti sauf pour aller travailler dans les champs autour. Il s’est rendu quelques fois à Séville, mais c’était il y a bien longtemps. Le vieil homme est communiste, il a vu son père emmené par les Franquistes un soir de Mai 1938. Il n’est jamais revenu et sa mère en est morte de tristesse. Il a vu les rouges bruler la petite église du village et les hommes de Franco tirer sur le peuple affamé. Sa vie n’est que dur labeur, courbé dans les champs pour un salaire de misère. Malgré ses 84 ans et son dos meurtri et vouté, il porte la tête haute d’une fierté toute andalouse. Les enfants sont partis il y a bien longtemps travailler à Madrid et Saragosse. Il n’attend plus rien de la vie et voudrait bien partir en même temps que sa fidèle Maria. Dans l’unique pièce à vivre sombre et tristement meublée, le silence semble éternel et les yeux se ferment avec douceur.                                                                              On frappe à la porte, c’est Tonio le voisin mais aussi un cousin lointain.  « Pablo, je vous ai emmené une place pour la corrida de demain à Séville ! Je ne peux pas y aller, prenez là ! Ca vous sortira un peu! » Pablo n’a jamais vu de corridas. Des taureaux ça oui ! Il a travaillé toute sa vie dans les champs qui bordent la ganadéria du Marquis d’Albaserada ! Maria insiste pour qu’il accepte et Pablo saisit dans sa main tremblante le billet. Sentant son ventre se serrer, il comprend que l’émotion est trop forte et qu’il ne pourra pas parler. Le vieil homme se lève et donne un abrazo plein de reconnaissance. Les mots sont inutiles et Tonio sourit en quittant la maison. Retrouvant son fauteuil, ses yeux ne quittent plus le billet. Tendido 4 Fila 8 Puerta 6. Tournant la tête, Maria vit qu’il esquissait un sourire ! Cela faisait si longtemps qu’elle ne l’avait pas vu sourire.               Le jour se lève sur Gerena, le ciel bleu à l’infini. Le village se réveille avec douceur, les hommes partent au champ, les femmes s’affairent déjà dans les maisons. L’Andalousie, terre de labeur et de Flamenco, terre de fierté et de Toros !                                               Pablo finit de se raser et peigne en arrière ses rares cheveux. Maria lui a repassé sa belle chemise blanche qu’il porte les jours de fête. Devant la vieille glace, il ajuste avec précision son éternelle casquette qui ne l’a jamais quittée. Le voilà prêt à prendre l’autocar de Séville. Dans un sac, Maria lui a préparé un déjeuner, comme lorsqu’il se rendait aux champs. Elle lui serre tendrement la main puis le regarde partir. « Suerte » ! Pablo est déjà loin.

Séville est en feria ! A moins d’une heure du Paseo, les abords des arènes sont en ébullition. Les femmes sont belles et fières, les hommes arborent le cigare et parlent fort un verre à la main.

Pablo est un peu à l’écart de cette agitation bruyante, mais vit l’instant avec toute l’émotion d’un homme à l’existence laborieuse. Avant de pénétrer dans la Maestranza, il s’offrira une bière bien fraiche.

Pablo gravit les dernières marches des escaliers étroits pour découvrir enfin le sable ocre des arènes. Les larmes aveuglent ses yeux et le vieil homme peine à trouver sa place. Mais son bonheur est total, et personne ne peut être en ce jour aussi heureux que lui. Les arènes se remplissent petit à petit, Pablo desserre un peu sa cravate pour respirer. La chaleur et l’émotion le font quelque peu transpirer, mais il reste là, stoïque, découvrant le monde, jouissant de l’instant, étreignant la vie ! Si tard pourtant !

Les clarines retentissent ! Les Toreros apparaissent sur le sable ! Cette fois l’émotion est trop forte et emporte Pablo ! Des larmes par dizaines, des larmes pour oublier la guerre, Franco, les atrocités et cette vie de labeur, mais des larmes de vie d’un vieil homme toujours debout.

La porte du toril s’est ouverte, un frisson…La vie… Suerte !

Cette histoire ne date pas du milieu du siècle dernier ! Nous étions le 15 Avril 2013, ce jour là Morante dessinait une ‘media’ éternelle…

Michel Bouisseren

Photo: Jonathan Veyrunes

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